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janeiro 25, 2004
Les leçons de Spinoza
Les leçons de Spinoza
Une définition de Spinoza dit: "Le but de l.Etat est en vérité la liberté." Je me demande où en est Israël d.une part avec l.Etat, et d.autre part avec la liberté»
J.ai lu l.«Ethique» de Spinoza pour la première fois quand j.avais 13 ans. Au collège, nous étudiions naturellement la Bible . qui pour moi est, elle aussi, un ouvrage intégralement philosophique. Mais avec la lecture de Spinoza c.est une nouvelle dimension de la pensée qui s.est ouverte à moi. Aujourd.hui encore, elle continue de me séduire. L.axiome tout simple de Spinoza qui dit: «L.homme pense» est devenu pour moi un leitmotiv existentiel. Mon exemplaire de l.«Ethique» est fatigué, à force d.avoir été lu et relu. Des années durant, je l.ai emporté dans mes voyages, et, dans des chambres d.hôtel ou aux entractes des concerts, je me suis enthousiasmé pour telle ou telle de ses propositions.
L.«Ethique» est la meilleure école de l.intellect, parce que Spinoza enseigne, comme peut-être aucun autre philosophe, la radicale liberté de la pensée. Seul est susceptible de trouver une forme de bonheur l.homme qui pousse la réflexion jusqu.à toutes ses conséquences. Pour moi, cette idée est une sorte d.autopsychanalyse préfreudienne. Spinoza m.aide à me considérer de l.extérieur. Même dans la plus grande souffrance, la vie ainsi devient supportable et le monde, grâce aux démonstrations de l.«Ethique», se laisse ramener à des proportions vivables.
Le grand Voltaire a reproché un jour à Spinoza d.«abuser de la métaphysique». Mais n.est-ce pas précisément l.inconditionnalité du métaphysique qui est aujourd.hui plus importante que jamais? A une époque où, à travers les systèmes politiques, les contraintes sociales, les codes moraux et le politiquement correct, nous exerçons souvent une autocensure involontaire sur nos pensées, la liberté illimitée de la pensée n.est-elle pas devenue la plus grande et la plus précieuse des libertés?
Car enfin, aujourd.hui, à peine est-il encore possible de prendre la liberté de penser. Dans une culture médiatique, ce sont des résultats qu.on attend. Des prises de position précises. La voie permettant de développer des points de vue, les pensées nécessaires pour les trouver, pour examiner et jauger leur validité, voilà un processus qui rencontre de moins en moins de considération dans l.opinion publique. Pourtant, la liberté de penser est toujours aussi la liberté, pour chaque pensée, de se développer de façon autonome, si convenue, provocante ou absurde qu.elle paraisse à première vue. Le monde de la pensée est libre parce qu.il n.a pas à se conformer obligatoirement aux données du réel. Qu.un et un fassent toujours deux, voilà une évidence qui ne vaut pas dans le monde de la pensée véritablement libre. A partir du moment où l.on pense dans un espace sans frontières, au sein duquel les catégories morales elles-mêmes perdent leur consistance, alors seulement on a la possibilité de développer des idées vraiment neuves.
Spinoza ne s.est pas laissé enfermer , dans aucun système politique ou religieux, dans aucune conception morale. Et il a souffert pour son idéal de pensée libre. Il n.est guère de philosophe qui ait été l.objet d.autant d.hostilité. Il s.est fait traiter d.archijuif blasphémateur, il a été chassé de la synagogue et de l.enseignement public. Ses disciples eux-mêmes ne le reconnaissaient comme maître qu.en cachette. Et lorsque le prince-électeur palatin Karl Ludwig offrit au philosophe d.enseigner à l.université de Heidelberg, celui-ci refusa, tout pauvre et solitaire qu.il était: il ne pouvait garantir que ses pensées excluraient tout «trouble de la religion officiellement reconnue». Le penseur préféra la vie modeste et retirée d.une carrière privée.
Spinoza ne s.intéressait pas particulièrement à la musique. Néanmoins, sa logique a influencé mon accès à la musique. Mon père avait fait des études de philosophie et c.est lui qui m.a fait découvrir Spinoza, lui aussi qui me conseillait d.aborder même les partitions de manière philosophique et rationnelle. Et le principe spinoziste de ne pas séparer raison et affectivité est devenu pour moi une approche primordiale de la musique. Dans une pensée comme dans un morceau de musique, je crois qu.on n.entre qu.à condition d.en dégager d.un côté la structure logique et, de l.autre, le contenu affectif.
J.aime me souvenir de la dernière conversation que j.ai eue avec le grand chef que fut Otto Klemperer. Nous parlions de Spinoza et il me dit: «L."Ethique" de Spinoza est le livre le plus important qui ait jamais été écrit.» On sait que Klemperer était juif. Il se convertit au christianisme à 22 ans, persuadé qu.il ne pourrait pas diriger la «Passion selon saint Matthieu» de Bach s.il n.était pas chrétien. Des dizaines d.années plus tard, après la guerre, alors qu.il était déjà âgé, il se reconvertit au judaïsme. Et l.une des raisons qu.il donna, c.était l.«Ethique» de Spinoza. Peut-être la plus importante des philosophies juives.
Les questions concernant l.éthique et la morale juives, comme la question «qu.est-ce qui est juif?», ont longtemps été posées dans la perspective d.une minorité. Grandes théories et manifestes servaient à jeter un pont au-dessus de l.existence bimillénaire d.un peuple minoritaire. Pendant tout ce temps, les Juifs ont été à certains moments intégrés dans la vie sociale et, à d.autres, impitoyablement persécutés, comme sous l.Inquisition espagnole ou sous la dictature d.Adolf Hitler. La particularité de la philosophie de Spinoza, c.est qu.en dépit des persécutions, des outrages et des ostracismes jamais il n.a donné à sa pensée le fait minoritaire comme prémisse. C.est précisément pour cela que cette philosophie est aujourd.hui si moderne, maintenant que le peuple juif a son Etat à lui et n.est donc plus une minorité. L.«Ethique» de Spinoza demeure susceptible de servir de code pour fonder une unité intellectuelle et morale entre Juifs.
Lorsque le peuple juif a obtenu un Etat , en 1948, cette minorité est devenue une nation. Cette transformation, sur bien des plans, a été résolue de façon très organique. Mais, dix-neuf ans plus tard déjà, les Juifs se virent confrontés en Israël à un nouveau défi: la minorité de jadis exerçait soudain son contrôle sur une autre minorité, les Palestiniens. Cette seconde transformation jusqu.à présent n.est pas maîtrisée. Je serais tenté de dire qu.elle n.a même pas vraiment commencé. Aujourd.hui encore, beaucoup de Juifs en Israël ne sont pas encore de véritables patriotes, soucieux du bonheur de tous les habitants d.Israël, ils cultivent au contraire un nationalisme naïf.
Une définition de Spinoza dit: «Le but de l.Etat est en vérité la liberté.» Je me demande où en est Israël d.une part avec l.Etat, et d.autre part avec la liberté. Spinoza parle de l.égalité des hommes: l.opposition entre dominateurs et opprimés lui est étrangère. La démocratie israélienne n.a toujours pas résolu la question d.un Etat où des minorités sont opprimées et où la liberté de tous a valeur d.impératif suprême. Nous vivons jusqu.à présent dans une démocratie à deux classes.
«Le but de l.Etat est en vérité la liberté.» En Israël, la liberté est une valeur qui est volontiers mesurée couramment à deux échelles. D.un côté l.on affirme que nous vivons en démocratie, donc que nous sommes libres d.exprimer notre opinion et de vivre librement. Malheureusement, une partie seulement de la population israélienne peut jouir de cette liberté; l.autre partie s.en trouve catégoriquement exclue. On voit assez vite que les débats politiques constructifs sont rares: Juifs fondamentalistes et Palestiniens fondamentalistes ne s.accordent mutuellement même pas la liberté de leurs idées. Pourtant, au départ d.un Etat libre et démocratique il devrait y avoir la liberté de penser et, en même temps, le devoir d.écouter. Peu importe que les idées exposées soient éventuellement abstruses, qu.elles soient ou non politiquement correctes ou bien extravagantes. C.est seulement dans la liberté et l.honnêteté des pensées que peut se développer un dialogue susceptible d.apporter des solutions rationnelles à la réalité politique. Quand, au sein de mon orchestre, où Palestiniens et Juifs font de la musique ensemble, nous discutons pendant les pauses, la libre expression des idées d.autrui est la condition fondamentale du dialogue, qui est alors parfois passionné et âpre. Mais pour finir nous nous remettons à faire de la musique ensemble. Seul celui qui pense librement et qui . plus important encore . laisse penser librement peut instaurer la liberté. Mais c.est précisément cette vertu qui fait défaut à de nombreux groupes israéliens. La solution du conflit actuel doit commencer dans l.esprit, pour pouvoir exister dans la réalité.
Et c.est pourquoi je suis convaincu que les Juifs, en Israël, avant de pouvoir résoudre le conflit du Proche-Orient, doivent procéder à un sérieux examen de leur positionnement éthique et moral. Cela n.a pas encore été fait, et j.en prendrai pour exemple l.humour juif. L.humour d.une minorité est courageux. Un Juif qui, dans le ghetto de Varsovie, jetait un croûton de pain aux pieds d.un officier de la Gestapo en disant: «C.est bien assez bon pour un non-Juif», ce Juif faisait preuve de courage civique. Si aujourd.hui, à Ramallah, un Juif jette un croûton de pain aux pieds d.un Palestinien en lui disant: «C.est bien assez bon pour un non-Juif», ce n.est pas courageux, c.est grossier et inhumain.
Dans les années 1950, l.esprit de Spinoza était encore chez lui à Jérusalem, la ville était un centre pour les intellectuels juifs. Martin Buber et Max Brod y ont enseigné. Je vivais alors à Tel-Aviv, où nous étions plus pragmatiques: nous construisions le pays, nous avions l.espérance et l.enthousiasme, nous produisions des valeurs matérielles. L.Université hébraïque de Jérusalem fournissait la superstructure intellectuelle. Mais, entre-temps, le judaïsme séculier a émigré hors de Jérusalem, et ce sont les juifs orthodoxes qui déterminent le climat intellectuel. Du même coup, Jérusalem a perdu la tradition intellectuelle de Spinoza. Or c.est justement elle qui est nécessaire pour arriver à un progrès dans le conflit du Proche-Orient. Spinoza, déjà, souffrait de deux phénomènes qui aujourd.hui encore sont latents: d.une part il était, lui le Juif, exclu de la communauté juive; d.autre part il était la victime d.antisémites démagogues.
Récemment, un sondage en Europe, mais aussi en Allemagne, a fait apparaître ce résultat effrayant : une majorité estime que c.est Israël qui constituerait la plus grave menace pour la paix du monde. Or on ne comprend pas ici s.il s.agit d.Israël comme Etat ou comme société composée de Juifs, et il est grave que cela ne soit pas précisé. C.est dire qu.une délimitation essentielle a disparu, celle entre la critique envers l.Etat d.Israël et un antisémitisme intolérable. L.une sert à déguiser l.autre. Certes, il est des critiques tout à fait justifiées à l.encontre du gouvernement israélien, et je les ai moi-même formulées souvent et de façon véhémente. Mais je ne puis tolérer que mes critiques puissent servir d.alibi à des ressentiments antisémites. L.antisémitisme ne saurait se déduire historiquement ni politiquement, ni encore moins philosophiquement. C.est une maladie. Mon ami Edward Said savait cela parfaitement et il adjurait ses frères arabes de le comprendre.
Il est significatif que les idées de Spinoza ont eu une influence fondamentale sur ce qui est considéré aujourd.hui comme philosophie typiquement allemande : l..uvre de Feuerbach, les conceptions wagnériennes du monde et de la musique, et la pensée de Nietzsche. Prenons Wagner. Comment a-t-il pu, connaissant Spinoza, devenir l.antisémite qui a écrit ce pamphlet haineux, « le Judaïsme en musique » ? Un zeste d.antisémitisme entrait assurément dans les idées d.un nationaliste allemand du xixe siècle ; mais pourquoi cette violence chez Wagner ? Il ne pouvait se réclamer là de son père spirituel, lui-même héritier de Spinoza, Feuerbach, auquel il se réfère dans plusieurs de ses écrits, comme le faisait toute la jeune Allemagne. L.antisémitisme de Wagner avait, comme toute haine des Juifs, un motif irrationnel : ses ennemis jurés, tels les Juifs Meyerbeer ou Heine, lui ressemblaient tout simplement trop, et ne l.acceptaient pas. Et c.est là, dans ce désir de faire soi-même partie des élus, que s.opère la fâcheuse séparation entre esprit logique et motifs privés. Encore une fois : l.antisémitisme ne peut pas se déduire philosophiquement. Il demeure une maladie, contre laquelle nous persistons à ne pas suffisamment lutter.
La lecture de l.« Ethique » de Spinoza continue de montrer cela clairement. Elle est aujourd.hui aussi moderne que jamais. D.une part, parce qu.elle peut être, pour le simple lecteur, une incitation à la catharsis : à la pensée logique et libre. D.autre part, parce qu.elle propose des idées décisives pour la coexistence collective : avec l.« Ethique » de Spinoza, Israël pourrait évoluer vers un Etat véritablement démocratique, et toute communauté y trouve les bases pour définir ses valeurs éthiques.
Propos recueillis par Axel Brüggemann et publiés dans « Welt am Sonntag »
(traduit de l.allemand par Bernard Lortholary)
Daniel Barenboim
Publicado por morfeu às janeiro 25, 2004 05:22 PM